HOMMAGE À MON VILLAGE
ET SOUVENIRS D’ENFANCE

 

Peu importe d’où l’on vient, nos racines se trouvent dans notre lieu de naissance. Dans mon cas, il s’agit de Bridgeville, en Gaspésie. Les chercheurs et les généalogistes venant d’ailleurs ne seront peut-être pas intéressés à ce que je vais raconter dans cette section, et je leur confère la liberté de passer à la section suivante, mais j’ai décidé de me faire plaisir. Plusieurs personnes ayant meublé mon enfance se reconnaîtront dans mes propos. Elles seront intéressées à découvrir le souvenir que j’ai gardé d’elles et seront heureuses de se rappeler certains événements de leur passé.

Dans un petit village tout le monde se connaît. Souvent on a des “squelettes dans sa garde-robes”. Les histoires sont parfois vraies, parfois fausses. La vérité est enjolivée, empirée, exagérée, changée, faussée ou encore inventée! C’est LA vérité de la personne qui raconte. Ce n’est pas grave. Elle soulève parfois des passions, elle provoque aussi la rancune. Les personnes qui ne peuvent s’adapter à la vie de campagne partent pour tenter d’être plus heureux ailleurs.

Je suis d’avis qu’il vaut mieux tous ces petits inconvénients que de vivre dans une grande ville impersonnelle, polluée et bruyante. Je suis fière de mon village. Mes ancêtres y ont vécu. Ils ont trimé dur. Les familles de dix, onze ou douze enfants n’y étaient pas rares. Ceux qui y sont nés y ont ri, pleuré. Ils ont été tantôt heureux, tantôt malheureux, mais ils demeurent riches de souvenirs.

Bridgeville fourmillait d’enfants dans les années 1960. Juste dans mon coin, que j’appelle parfois “le clos chez nous”, plus de quarante enfants y couraient. La petite école du Rang St-Paul aujourd’hui fermée, était pleine à craquer. On y manquait d’espace et pour ma 2e année du primaire, c’est au couvent de Barachois que j’ai dû m’inscrire. Les temps ont changé!

Chaque fois que je passe à Bridgeville, j’y sens mes racines. Le magasin général et la maison familiale ont fait place à un terrain vague. Ils sont disparus à la suite d’une expropriation en 1978. Je suis toujours un peu triste de ne plus voir le jardin devant la maison, notre bouleau, notre lilas et nos quelques petits sapins entourés de notre mignonne clôture blanc et jaune, construite planche par planche par mon père.

À l’époque, il y avait un garage où mon père entreposait deux cercueils destinés à la vente. Ouf! Il nous était bien interdit d’entrer dans le garage parce qu’il s’y trouvait des outils dangereux, mais finalement, on n’aurait jamais osé s’y aventurer... les deux cercueils s’avéraient d’excellents gardiens de sécurité!

À côté de ce fameux garage, il y avait ma balançoire, celle sur laquelle j’ai fait mes premières armes dans la chanson. Mon premier auditoire était composé de Cécile Francis, l’épouse de Maurice Réhel, et tous deux étaient quelque peu mes parents adoptifs. Cécile, assise sur sa galerie, me criait de chanter. J’étais pratiquement toujours chez eux en compagnie de leurs filles Sylvie et Gaétane. Dès que j’avais quelque chose de nouveau, par exemple mes premières lunettes, j’allais immédiatement les montrer à Cécile. Devant leur maison, les soirs d’été, on jouait au ballon-prisonnier. C’était fantastique.

Et de ma chambre, le soir, on pouvait entendre, venant du magasin les discussions passionnées entre mon père, Parfait Bacon, Maurice et quelques “jeunesses” de la “Grand’Mare”. Quand ça parlait très fort, on pouvait imaginer qu’ils discutaient de politique.

L’été, on voyait arriver les touristes. Des vedettes de la télé revenaient. Je me rappelle Lionel Villeneuve, Hélène Loiselle, René Caron. Parfois, ils arrêtaient pour de l’essence ou encore, dans le cas du couple Loiselle-Villeneuve, c’était pour acheter le “pain de ménage” de ma mère. La maison et le magasin étant un même bâtiment, il arrivait que des gens se retrouvent au salon et que mon père y joue du violon accompagné par ma mère à la guitare ou ma soeur ou moi-même au piano. Chaque été, on faisait un gros “party” à la maison et tous les amis de mes parents étaient invités. On dansait des “sets carrés”, ce que les cousins Français appellent des cotillons.

"Le temps des fleurs", Vicky (concerts chez Maurice)

Cécile était une mère qui entrait dans les jeux de ses enfants. On y faisait des concerts de chant dans sa cuisine. La manche à balai nous servait de pied de micro. Les enfants plus jeunes de la famille et ceux des voisins venaient pour les applaudissements. Cécile riait toujours de nous voir faire... et les interdits étaient rares. Je me rappelle un malentendu avec Sylvie qui voulait chanter la même chanson que moi (ou est-ce moi qui voulais chanter la même chanson qu’elle?). C’était “Le temps des fleurs”, de Vicky. Finalement, c’est elle qui a chanté!

Pendant ce temps, Maurice se rendait au magasin général de mon père pour y jaser avec les gens des alentours venus prendre leur petit gâteau Vachon et leur Pepsi quotidiens.

Le "pouding aux patates" de Mâmie

Ah! La chanceuse de Sylvie! Le midi, nous revenions à pied de l’école pour manger à la maison. Je l’enviais d’aller manger un pouding aux patates chez sa grand-mère qu’elle appelait “Mâmie” (Madame Victoire Bacon, épouse de Joseph Albert Francis). Selon ce que j’entendais, c’était un plat délicieux, mais je n’ai jamais eu l’occasion d’y goûter. Mâmie était très gentille et j’aimais bien aller chez elle.

Les bleuets et ma grand-mère

J’avais environ 7 ans et je revenais du champ de bleuets chez Maurice par la route menant à la maison de l’oncle Raoul. J’étais fière d’avoir une bonne quantité du petits fruits; Cécile m’avait aidée à la cueillette. J’avais hâte de les montrer à ma grand-mère. Tout à coup, j’ai fait un faux pas et voilà tous mes bleuets par terre. Je me suis assise et j’ai pleuré. Quelques instants plus tard, j’ai vu grand-mère qui venait me rejoindre; elle m’a aidée à tout ramasser, bleuet par bleuet. C’était toute une preuve d’amour pour moi.

Tante Annette et mon toupet

Mes parents étant partis en voyage, c’était tante Annette (épouse de l’oncle Henri) qui était ma gardienne. Comme elle était très conciliante, elle m’a permis de couper ma frange, mieux connue chez nous sous le terme toupet. Nous avons ri pendant des heures. Je l’avais coupée très court, c’était affreux. Ce fut ma première et dernière expérience dans la coiffure.

M. Charles Trudel, son cheval et son boghei

Monsieur Trudel aimait les enfants. Je me le rappelle bien avec sa pipe, me donnant un bisou mouillé sur la joue. Il venait au magasin avec son cheval et son boghei. C’est la première personne décédée que j’ai vue dans un cercueil. À cette époque, dans mon village, les morts étaient encore exposés à la maison. Pour une enfant, c’était très impressionnant.

Bonjour à "la belle-mère" et Madame Oliva

J’étais une adolescente toujours enjouée qui aimait bien rire. Un jour que je revenais de l’école à pied avec quelques cousines, tout près de la maison à Pierre Thibault, on vit venir Madame Oliva (épouse de Omer Hamon). Ah! Les garçons à Omer et Oliva, on les trouvait pas mal beaux. Alors, je criai “Bonjour la belle-mère!”. Madame Hamon a bien tenté de savoir qui avait crié ça! Eh bien, trente ans plus tard, l’énigme est résolue!

Monsieur Grenier et mon indiscipline en classe

Mon professeur de sixième et septième année du primaire, Monsieur Donat Grenier, était originaire de Cap-d’Espoir. Au début de sa carrière d’enseignant, il avait été pensionnaire chez mes parents.

Pauvre Monsieur Grenier! Sylvie et moi fûmes sûrement responsables de quelques-uns de ses cheveux blancs. Nous n’étions pas méchantes ni effrontées, mais nous aimions rire et étions plutôt dissipées en classe. Notre maître devait nous éloigner le plus possible l’une de l’autre, car nous chuchotions sans cesse. Quand nous avions une dispute, il remerciait le ciel, car nous étions parfois deux ou trois semaines sans nous parler.

Tante Marguerite, le cancer et le téléphone

Dans les années 1960, les lignes téléphoniques privées étaient rares, voire inexistantes. La tante de mon père, Marguerite Réhel, était abonnée à la même ligne téléphonique que mes parents et parfois, j’écoutais sur la ligne. Un jour, tante Marguerite me dit: “Hé! le cancer, raccroche!” Ce fut toute une frousse pour moi! Tante Marguerite savait bien que c’était moi, mais comment avait-elle deviné?

Les cordeaux du cheval d'oncle Henri

Les enfants aiment que leurs parents leur fassent confiance. Chaque année, mon père semait des pommes de terre dans le champ de son frère Léon. Vers la fin de l’été, l’oncle Henri nous prêtait son cheval et sa charrue et nous allions récolter. Un jour, mon père et moi étions à cheval, en route vers le champ de patates. Juste entre la petite école et chez Monsieur Arthur Cotton, mon père m’a passé les brides du cheval. Il m’a expliqué comment faire et j’ai “chauffé” le cheval un petit bout de chemin. Ce fut une grande marque de confiance de sa part. Mon père ne s’en rappelle peut-être pas mais il a souvent fait des choses comme ça pour moi. C’est un beau souvenir.

Grand-mère et son premier chèque de pension de vieillesse

Ma grand-mère, Hélène Jeanne Francis, a eu 65 ans en 1963. À cette époque, j’avais 6 ans. Cette année-là, quelques mois avant d’atteindre cet âge, elle m’avait promis qu’elle me remettrait 10 cents chaque fois qu’elle recevrait son chèque de pension de vieillesse. Alors, pratiquement tous les jours, j’entrais chez grand-mère et je lui demandais si elle avait reçu son chèque. Elle me répondait: “Pas encore ma fille, mais je ne t’oublierai pas”. L’attente me semblait interminable! Puis un jour je suis entrée et j’ai demandé: “As-tu eu ton chèque grand-mère?”. “Oui, ma fille” répondit-elle. Elle a ouvert la porte de l’armoire au-dessus de l’évier, elle a pris le 10 cents qui m’attendait sur la tablette et me l’a remis. Quelle joie! Je me suis empressée d’aller dépenser cette somme dans le magasin de mon père.

Mon père, ses cochons, sa vache.

Au cours des ans, mon père a élevé quelques porcs pour nourrir la famille. Il a aussi gardé une vache, pour le lait. Il m’emmenait souvent avec lui pour nourrir le cochon et traire la vache. J’aimais bien ces moments avec lui. On descendait à pied, juste derrière chez l’oncle Raoul, dans la “Queue d’canard” et je portais la chaudière à lait jusqu’à l’enclos où ruminait notre vache. Il y avait un petit pont de bois qu’il fallait traverser. Je pouvais y observer des “tchubs”, de très petits poissons baptisés ainsi par les gens du coin. Ça sentait bon le foin, les sapins et le marais salant. Au loin, on voyait la montagne où coulait quelques rivières à truite (la Beatie, la Portage, la Murphy, la Malbaie). L’été, mes frères et mes cousins s’y rendaient pour s’y baigner ou y pêcher. Quel bel endroit!

Les calendriers catholiques

Quelqu’un a déjà dit: “Un bon vendeur peut vendre un réfrigérateur à un Esquimau”.

En deuxième année, comme je le mentionnais plus haut, j’ai fréquenté l’école de Barachois. L’institutrice, qui était une religieuse (Mère Marie Clément de Rome) nous avait chargés de vendre des calendriers arborant des images saintes. Nous devions faire du porte à porte. Je n’avais que 7 ans et la gêne ne me connaissait pas. J’ai pris une pile de calendriers et avec quelques amis de mon âge, j’ai commencé ma vente itinérante.

Dans une maison de Barachois vivaient deux monsieurs qui, à mes yeux d’enfant de 7 ans, me paraissaient très vieux. Ils étaient frères et anglophones. Comme j’étais déjà bilingue, j’ai réussi à leur vendre deux calendriers. J’étais pas mal fière de mon coup. De retour à la maison, j’ai raconté ma vente à ma mère. Comme celle-ci avait été enseignante dans ce village, elle connaissait tout le monde. Je lui dis: “Les deux monsieurs m’ont dit qu’ils m’en achetaient chacun un parce qu’ils étaient de bons catholiques et qu’il fallait absolument que je le raconte à ma mère. Ma mère me demanda où était située la maison et quelle était la description des deux hommes. Puis tout à coup, elle fut prise d’un fou rire: les deux hommes étaient de religion protestante!

Maintenant, le dicton a changé: “Un bon vendeur peut vendre un calendrier catholique à un protestant!”

Mon premier cinéma et oncle Benoit

Un jour, on annonça dans le village qu’il y aurait la projection d’un film à la petite école de Bridgeville. Je n’étais jamais allée au cinéma auparavant. “Aurore, l’enfant martyre” était à l’affiche samedi après-midi. Pour une enfant de 8 ans qui connaît sa première sortie au cinéma, “Aurore l’enfant martyre” est assez traumatisant. Pour ceux qui ne connaissent pas cette l’histoire, il s’agit d’une enfant maltraitée par sa belle-mère, une marâtre. Mon oncle Benoit qui se sentait généreux ce jour-là et qui m’aimait bien, m’a offert le cinéma. Il en coûtait 10 cents. J’ai beaucoup pleuré le malheur de cette petite fille et par la suite, on m’a dit que c’était une histoire vraie et qu’Aurore avait vécu dans les années 1920.

"Memphis, Tennessee", Denys Francis et le rock'n roll

Mon oncle Léon m’a raconté que du temps de sa jeunesse, la maison de son oncle Jo et de sa tante Victoria (la fameuse Mâmie à Sylvie) était la “Maison des jeunes” de l’époque. Tout le monde s’y retrouvait pour chanter et jouer de la guitare. Il m’a dit que dans la famille Francis, il y avait de très belles voix.

Une génération plus tard, Sylvie et moi nous y retrouvions aussi avec Denys Francis (l’oncle de Sylvie) qui jouait de la guitare et qui chantait. Nous dansions le rock’n roll au salon chez Mâmie sur l’air de “Memphis Tennessee”:
   Quand il est arrivé avec sa guitare à la main
   Chacun d’entre nous voulait devenir son copain
   On ignorait tout de lui mais il avait écrit
   Sur le bois de sa guitare “Memphis Tennessee”

Le magasin général et l’expropriation

Mes premiers cachets comme chanteuse, je les ai reçus dans notre magasin, souvent sous forme de biscuits ou de bonbons. Mon père m’avait montré à présenter ma petite banque en forme de tonneau, que je possède encore aujourd’hui. Les commis voyageurs, les touristes ou les voisins furent mes premiers spectateurs. J’adorais chanter et me retrouver au magasin. J’y étais bien, je m’y sentais en sécurité.

Selon l’âge et les capacités que j’avais, mon père m’a montré à ranger les conserves, à les compter et à additionner les ventes de la journée en faisant bien attention de compter les taxes séparément. Il fallait donc connaître les produits taxables et non taxables. Comme registre, il utilisait les cartons qu’on retrouvait à l’intérieur des boîtes de petits gâteaux Vachon. Il y faisait des lignes verticales et horizontales pour mettre les chiffres en colonnes et chaque vente au comptant était inscrite sur ce carton. Il y avait un carton pour chaque journée.

Nous n’avons jamais eu de caisse enregistreuse. C’était un tiroir de bois qui glissait sous le comptoir. Ensuite, quand j’ai été assez âgée, il m’a montré comment inscrire les ventes dans son “ledger”. Quant aux ventes à crédit, elles étaient inscrites dans de petits livrets. Il y avait un livret par client. Il ne fallait pas se tromper... mais il me faisait confiance. À douze ans, je gardais le magasin seule.

Quelques années plus tard, j’ai quitté la résidence familiale puis en 1978, alors que la route nationale 6, devenue la route 132, devait être refaite sur pratiquement toute la longueur de Bridgeville, l'expropriation de mes parents s’avérait inévitable. J’ai été très affectée par la disparition de mon chez-nous, de la maison paternelle, de mon magasin. Certaines choses comme ça ne devraient jamais disparaître... L’immeuble, à la fois maison et magasin, a été déraciné et transporté par la route Lemieux jusqu’à Percé, pour ensuite être abandonnée, vandalisée et démolie.

Je suis retournée un jour à Percé, dans le magasin, avant qu’il ne soit démoli. Je me suis assise dans l’escalier, me remémorant les conversations de mon père avec Maurice et Parfait, me revoyant additionner les colonnes de chiffres derrière le comptoir, regardant la vitrine où j’exposais mes coquillages à vendre aux touristes, et j’ai pleuré... Je venais d’enterrer une partie de mon enfance.

Voilà une partie des souvenirs que j’ai gardés de mon village. Il y en aurait bien d’autres à raconter, mais j’en garde. Un jour, peut-être, voudrai-je rédiger une biographie?